La chronique du Lundi -De l’alliance à la rupture avec Ouattara ou l’étrange radicalisation de Bédié

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jeuneafrique

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Aucun parti politique ne pouvant toujours gouverner seul, la conquête du pouvoir passe souvent par des alliances électorales qui sont, soit de pures circonstances, soit fondées sur des convictions partagées. Mais, dans chaque alliance, un parti hégémonique décide de la distribution des postes et des grandes orientations des politiques publiques. Il existe donc, chez ceux qui ne sont que de simples adjuvants du parti hégémonique, un sentiment d’injustice qui les conduit à réclamer un rééquilibrage dans le partage du pouvoir.

Le 18 mai 2005, le Rdr et le Pdci fondent, avec trois autres mouvements politiques, la coalition du Rhdp. En 2010, à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, Henri Konan Bédié, arrivé en troisième position, se désiste tout naturellement en faveur d’Alassane Ouattara. Lors de l’élection présidentielle de 2015, les partis de la coalition soutiennent officiellement une candidature unique, celle d’Alassane Ouattara, qui, sous la bannière du Rhdp, se présente pour un second mandat. En septembre 2014, Henri Konan Bédié, sur sa terre natale, – ce qui a une forte valeur symbolique -, lance le fameux « Appel de Daoukro », afin de soutenir Alassane Ouattara dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2015. Le samedi 28 février 2015, à Abidjan, deux mille personnes se réunissent pour valider l’« Appel de Daoukro », alors que 12e congrès du Pdci d’octobre 2013 avait entériné, pour 2015, la candidature d’un « militant actif du Pdci ». Devenus des alliés, les ennemis d’hier, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié vont, à travers la coalition du Rhdp, remporter toutes les élections qui vont suivre. Mais, des tensions croissantes entre le parti gouvernemental et le Pdci provoquent, en 2018, l’éclatement de la coalition au pouvoir depuis 2010. La rupture est d’autant plus irrémédiable que, le 16 juillet 2018, la coalition se transforme en un parti unifié qui réunit le Rdr, l’Udpci et des tendances dissidentes des trois autres partis, en particulier des cadres du Pdci favorables au Rhdp. Le ministre Adjoumani lance début juillet, un mouvement baptisé « Sur les traces du président Félix Houphouët-Boigny », qui fédère les militants du Pdci favorables au parti unifié. Le 26 janvier 2019, le parti gouvernemental organise son premier congrès ordinaire et désigne Alassane Ouattara comme président.

L’« Appel de Daoukro » ou comment les ruses de la politique transforment les alliés d’hier en opposants d’aujourd’hui

Depuis juillet 2018, Bédié a compris que le scénario politique qu’il a écrit en lançant l’« Appel de Daoukro » est en train d’échouer. Le 14 décembre 2018, sur France 24, il annonce officiellement la fin de son alliance avec Alassane Ouattara, en déclarant : « l’alliance RHDP qui date de 2005 n’existe plus ». Le Pdci redevient un parti d’opposition et Henri Konan Bédié, un opposant. Comment expliquer cette rupture qui marque une recomposition du paysage politique ivoirien ? Le malentendu provient de l’« Appel de Daoukro ». Pour Bédie, le Pdci a soutenu deux fois la candidature victorieuse d’Alassane Ouattara, aux élections présidentielles de 2010 et 2015. En 2020, lors de la présidentielle, Bédié exige la réciprocité : le Rdr doit soutenir un candidat unique, certes Rhdp, mais issu des rangs du Pdci, en l’occurrence Bédié lui-même. L’« Appel de Daoukro » apparaît comme une ruse de la politique qui devait permettre à Bédié d’être élu président de la République et prendre ainsi sa revanche sur l’Histoire ; en même temps, le Pdci allait prendre sa revanche sur le Rdr.

La force du Rhdp et son assise électorale vont conduire Bédié à faire le choix de la radicalisation

L’éclatement de la coalition du Rhdp au pouvoir en Côte d’Ivoire n’a pas entraîné l’affaiblissement du parti gouvernemental, dont la base électorale reste solide. Bédié est obligé de se tourner vers de nouvelles alliances électorales. Il regarde du côté du Fpi, les pro-Gbagbo affirmant que « le Fpi n’est pas fermé à un rapprochement avec le PDCI, pour réconcilier les Ivoiriens et reconstruire la démocratie».
Des rapprochements tactiques vont s’opérer dans la perspective des élections municipales et régionales de 2018 sans qu’il ne soit question d’une véritable alliance. L’alliance se fera avec le Fpi d’un Pascal Affi N’Guessan, qui cherche à s’affirmer contre les GOR (Gbagbo Ou Rien) dans la perspective de la présidentielle de 2020.
Bédié a-t-il été manipulé par le secrétaire exécutif du Pdci-rda, Maurice Guikahué, et Pascal Affi N’Guessan, qui constituent le noyau dur d’une opposition qui se radicalise ? Ou est-il le deus ex-machina d’un scénario qu’il a lui-même écrit ? Confronté à la mise en détention de plusieurs de ses cadres, dont Maurice Guikahué accusé, par le procureur de la République, de « faits gravissimes », Bédié procède à de nouvelles nominations à la tête du Pdci. Mais, s’il a renoncé à l’instauration du Conseil National de Transition, le Président du Pdci , par ses dernières déclarations, semble vouloir s’installer définitivement sur le terrain de l’opposition radicale à Ouattara.

La politique du chaud et du froid

Continuant à dénier toute légitimité au président élu Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié souffle désormais le chaud et le froid à travers ses dernières déclarations. Il cherche à réinstaller, sous une forme différente, le projet du Conseil National de Transition qui a échoué. Le « dialogue national » qu’il propose doit-il conduire à la reprise de l’élection présidentielle ? Pour le Rhdp, les dernières déclarations de Bédié sont le fait d’un dirigeant politique de plus en plus isolé, qui voudrait apparaître comme le seul opposant à Ouattara et décider ainsi de l’agenda politique de la Côte d’Ivoire. Les mois qui vont suivre avec la préparation des législatives permettront de mieux évaluer les rapports de force au sein dela scène politique ivoirienne.
On peut imaginer que l’opposition, dont l’assise électorale reste incertaine sur l’ensemble du territoire, choisisse de boycotter les élections législatives. De nombreux candidats « indépendants », malgré les consignes de boycott, voudront alors relever le défi des législatives, afin de former des groupes parlementaires sur la base des idéaux de leur parti, que ce soit le Pdci ou le Fpi.

Christian GAMBOTTI,

Agrégé de l’Université,
Président du think tank Afrique & Partage-
CEO du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) –
Directeur des Collections L’Afrique en Marche, Planète francophone –
Directeur de la rédaction
du magazine Parlements & Pouvoirs africains

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