La contribution ,musique : faut-il inscrire la Rumba congolaise au patrimoine mondial de l’Unesco?

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Dernère publication

Lorsque nous avons fêté les 15 ans du journal l’Intelligent d’Abidjan, en septembre 2018, j’ai invité , pour un concert géant, l’artiste congolais Héritier Watanabe, qui défend et préserve la vraie « Rumba congolaise ». Comme coordinateur des points focaux de la JMCA – Journée Mondiale de la Culture Africaine et Afro-descendante -, je rends aujourd’hui hommage à cette musique ( avec un clin d’œil à l’aîné Emmanuel N’goran Yao, un ivoirien amoureux de cette musique et auteur de publication à ce sujet ) , dont l’origine est l’objet d’un débat entre historiens de la culture.

Tout le monde croit savoir que cette musique vient de Cuba. Certes, la « rumba » s’est développée au XIXᵉ siècle, dans les milieux afro-cubains de La Havane. Pourtant l’origine de la rumba remonte à cinq siècles, lorsque les esclaves noirs africains débarquaient à Cuba ; amenant avec eux la danse « Nkoumba », une danse appelée « danse du nombril » et qui deviendra, plus tard, la « Cuba rumba ». La « Nkoumba » est issue de la culture d’Afrique centrale. On la retrouve dans le Royaume Kongo et en République centrafricaine, chez les « Bakongo », groupe ethnique situé au sud du Congo Kinshasa, du Congo Brazzaville, de l’Angola mais aussi chez les ”Mbati ” de Centrafrique.
La symbolique de la « Nkoumba » en fait une représentation des travaux agraires et de la sexualité virile. Les esclaves noirs de La Havane en feront aussi une représentation de l’individu qui se libère de ses chaînes de ses entraves, ce qui explique son rythme rapide, la virtuosité des danseurs, qui semblent s’affronter dans une joute, et l’habilité du corps qu’elle demande. Pour de nombreux historiens, la « rumba cubaine » semble issue de cette « danse du nombril » venue d’Afrique centrale.

Le retour à l’identité africaine

La musique n’est jamais un simple divertissement coupé du réel et des réalités historiques. Elle transmet deux choses intimement liées : une réalité historique et une émotion. Dans le cas du blues et de la « Nkoumba », il s’agit d’exprimer, à l’origine, la souffrance que provoque l’esclavage.

Lorsque l’Afrique va se réapproprier la « rumba » entre les années 1940 et 1950, le lien avec les réalités historiques est évident. En 1960, lorsque le Congo belge devient le Zaïre, la musique va célébrer les indépendances. A Bruxelles, un groupe de rumba, African Jazz, compose « Independance Cha Cha », un air dont le titre symbolise le lien qui existe entre l’Histoire et la musique, puisqu’il associe l’idée d’indépendance et une danse, le cha cha cha. Devenu mythique, le morceau, qui apparaît comme l’hymne de l’indépendance, va se répandre dans de nombreux pays africains.
La « rumba congolaise », comme le « coupé-décalé » ivoirien, va alors incarner une identité culturelle qui est celle des nouvelles générations africaines. En véhiculant un autre sens, des danses traditionnelles deviennent des danses populaires et modernes, mais elles restent inscrites dans le patrimoine national, car la musique et la danse maintiennent ce lien qui unit l’Afrique ancienne et l’Afrique contemporaine.

Des danses traditionnelles qui exprimaient les activités quotidiennes et les croyances se réinventent à travers des chorégraphies qui en font aujourd’hui des danses de réjouissance. Le phénomène des danses africaines qui se répand dans les villes du monde contribue à redonner sa force à une identité culturelle niée par l’esclavage et la colonisation. J’y vois aussi l’affirmation d’une identité panafricaine : le « soukouss » ivoirien est le prolongement de la « rumba congolaise ».
Des danses patrimoniales, venues du passé et de la civilisation des villages, se réinventent dans la ville moderne. Mais, dans la modernité comme dans le passé, la danse est une affirmation de l’esprit de résistance, que ce soit contre des forces obscures, les tragédies de l’Histoire ou les « galères » du quotidien, comme j’ai voulu le montrer dans mon roman «Championne, l’enjailleuse».

La musique et la danse ne sont pas en Afrique de simples divertissements. Si l’Unesco a déjà élevé, grâce à la « rumba congolaise », Brazzaville et Kinshasa au rang de villes créatives de musique, paradoxalement, ce statut de « villes créatrices » contribue à nier les spécificités de la culture africaine dont les danses deviennent un pan d’une culture-monde désincarnée, tournée vers le divertissement et dont la seule valeur est marchande.
Le débat est complexe, les procédures sont longues, mais il me semble que la « rumba congolaise » mérite d’être inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. L’Afrique porterait ainsi un regard nouveau sur ce qui est « sa » culture, à la fois « enracinée » dans la tradition et sans cesse réinventée..

Par WAKILI ALAFÉ
Coordinateur des points
focaux de la JMCA (Journée Mondiale de la Culture Africaine et Afro descendante)

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