Ce que nous apprend le roman policier africain sur l’Afrique

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Dernère publication

A propos du Blog de Jean-Paul Martin consacré aux polars africains : www.polars-africains.com

De quoi parle le polar africain ?

A propos du polar, une question revient sans cesse : le roman policier est-il un genre littéraire mineur uniquement tourné vers le divertissement ? Pour Jean-Paul Martin, le polar est, au contraire, un genre littéraire majeur dans sa dimension sociale et l’expression des peurs nouvelles. Jean-Paul Martin développe sa passion pour le polar sur trois Blogs illustrés de ses photographies. Parmi ces trois Blogs, le remarquable www.polars-africains.com.
Pour comprendre l’intérêt des polars africains, Jean-Paul Martin nous renvoie à l’article de Karen Ferreira-Meyers, « Le polar africain, Le monde tel qu’il est ou le monde tel qu’on aimerait le voir », publié en 2012, dans la revue Afrique contemporaine : « Les intrigues des polars africains ne forment pas les parties les plus intéressantes de ces narrations. En revanche, l’information sociologique que l’auteur veut partager avec son lecteur (ce qui inclut les préoccupations concernant la mondialisation, les alliances stratégiques, les diamants, le braconnage d’ormeau, le trafic de drogue international, la course aux armements, la corruption politique, la fraude et les scandales) devient quintessentielle. » Si l’intrigue policière, le respect des codes du polar et les qualités littéraires ont leur importance, ce qui est essentiel, « quintessentiel » selon le néologisme forgé par Karen Ferreira-Meyers, c’est bien « l’information sociologique que l’auteur veut partager avec son lecteur ».
Jean-Paul Martin définit ainsi les sources d’inspiration des auteurs africains de romans policiers : « La réalité politique et économique post-apartheid ou post-coloniale constitue l’épine dorsale de leurs œuvres : démocratie mise à mal, misère et chômage endémiques, corruption, criminalité grandissante, violences urbaines, xénophobie et affrontements ethniques, etc. Souvent engagés sur le plan politique, ces écrivains donnent à voir la réalité sociale du continent. » Si l’on retrouve le mystère, le suspense et tous les codes du genre destinés à retenir l’attention du lecteur, le polar africain, dans toute sa diversité, apparaît comme le miroir grossissant de sociétés malades, minées par la violence, la corruption politique et sociale, la décadence des mœurs et les superstitions. La trame policière n’est que la matrice de récits qui abordent, sans tabous, tous les sujets et les événements actuels.
Dans son roman, Tais-toi et meurs, publié en 2014, Alain Mabanckou décrit « Le monde clos de la communauté africaine de Paris (…). Les thèmes classiques du roman noir se mêlent aux préoccupations de communautés vivant de petits trafics et de boulots épisodiques, les uns comme les autres ne leur permettant pas d’échapper à la pauvreté et à la crainte de l’expulsion. »

La sélection de polars africains de Jean-Paul Martin (1)

Deux curiosités :
● « Cameroun/Gabon : le D.A.S.S. monte à l’attaque » (1985). Avec ce roman, Evina Abossolo nous livre une curiosité littéraire, sorte de pastiche des fameux SAS de Gérard de Villiers. Un roman d’espionnage qui privilégie l’action et multiplie les références aux marques commerciales internationales (voitures, alcools…).
● « Jaime Bunda, agent secret » (2001), écrit par Pepetela, pseudonyme d’Arthur Pestana, un grand écrivain angolais (Prix Camoës, 1997). Un roman loufoque et déjanté, dont le héros est un anti-héros.
Le roman policier francophone (Extraits du Blog de Jean-Paul Martin)
● « Après les grands précurseurs du milieu des années 80, le Malien Modibo Sounkalo Keita (L’archer Bassari) et le Sénégalais Simon Njami (Cercueil et Cie) c’est au début des années 90 que Moussa Konaté (un autre Malien), Abasse Ndione (La vie en spirale, qui aura les honneurs de la Série noire, et Ramata) ou Asse Guèye (No woman no cry), eux aussi Sénégalais, se font connaître d’un public encore confidentiel.
Viendront ensuite les Zaïrois Désiré Bolya Baenga avec deux romans « ethnologiques » (La polyandre et Les cocus posthumes ) et Achille F. Ngoye, avec, dans la Série noire, trois romans (Agence Black Bafoussa, Sorcellerie à bout portant, Ballet noir à Château-Rouge) ayant pour cadre Kinshasa mais aussi Paris et ses communautés africaines.

La relève est aujourd’hui assurée par Janis Otsiemi dont les personnages peuplent les quartiers chics ou informels de Libreville et qui n’hésite pas à mettre en avant dans African tabloïd ou Le festin de l’aube la corruption et les errements de la société gabonaise. Egalement par Florent Couao-Zotti qui, après Notre pain de chaque nuit, fait encore de Cotonou – « ville déglinguée pour des vies déglinguées » – le décor de La traque de la musaraigne, entre roman d’initiation et road-movie échevelé en Afrique de l’Ouest. »

Fin connaisseur du roman policier africain, Jean-Paul Martin nous invite à découvrir des auteurs encore trop peu connus. Au plaisir de la lecture, s’ajoute la portée d’œuvres qui « donnent à voir la réalité sociale du continent. » Le polar n’est plus une « sous-littérature », il déborde sans cesse le cadre spécialisé qui lui était dévolu pour décrire la part la plus obscure de nos sociétés et des individus. On se souvient de ce que disait Albert Camus : « Si tu veux être philosophe, écris des romans ».

Christian Gambotti

Président du think tank
Afrique & Partage
Directeur des Collections
L’Afrique en Marche,
Planète francophone.

(1) Tous ces romans sont analysés sur le Blog de Jean-Paul Martin.

 

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