Orpaillage illégal en Côte d’Ivoire : le business criminel qui broie la jeunesse et dévaste les sols

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Derrière l’éclat de l’or, une réalité sombre s’installe dans les zones rurales ivoiriennes. Si le débat public se focalise souvent sur le manque à gagner fiscal pour l’État, le terrain révèle une crise bien plus profonde : celle d’une industrie criminelle structurée, portée par des réseaux opaques qui exploitent la précarité des jeunes et condamnent les terres agricoles à une stérilité durable. En 2023, la Côte d’Ivoire a répertorié 1 098 sites d’orpaillage illégal répartis dans 302 localités pour une population d’orpailleurs estimée à près de 24 000 individus.

L’orpaillage clandestin ne se résume plus à une activité artisanale débridée. Les enquêtes récentes menées dans plusieurs régions du pays mettent en lumière une véritable chaîne de valeur criminelle. Au sommet de cette pyramide, des investisseurs mafieux importent clandestinement des pelles mécaniques, des broyeurs et des produits chimiques (mercure, cyanure) qu’ils mettent à disposition de chantiers illégaux. En s’appuyant sur des intermédiaires locaux, ils parviennent à s’extraire des poursuites judiciaires, faisant porter l’intégralité du risque pénal sur les petites mains et les propriétaires terriens, pendant qu’ils rapatrient les profits via des circuits financiers occultes. C’est un modèle de prédation où le risque est localisé et le bénéfice délocalisé.

Le coût humain est le volet le plus tragique de cette ruée vers l’or. Les sites d’orpaillage sont devenus des zones d’embrigadement massif pour une jeunesse rurale souvent désœuvrée. Appâtés par la promesse d’un gain rapide, des milliers de jeunes abandonnent les bancs de l’école ou les travaux agricoles traditionnels pour rejoindre ces chantiers. Une fois sur place, la réalité est tout autre. Les jeunes se retrouvent en première ligne face à des dangers mortels : les éboulements, fréquents dans des galeries creusées sans aucune norme de sécurité, constituent une menace permanente. Pour les riverains également, les sites accidentés par les cavités creusées par l’orpaillage clandestin sont sources de grand danger. Mi-avril, un jeune s’est noyé en tombant dans une fosse géante remplie d’eau dans la localité de Zaroko. Début avril, le même accident a eu lieu à Affiénou, dans le département d’Aboisso faisant la mort d’un jeune homme. En mars dernier, un enfant de 12 ans a également trouvé la mort par noyade sur un site d’orpaillage clandestin à Andé, dans le département de Bongouanou. Quelques jours plus tôt sur ce même site, un éboulement avait coûté la vie à un homme de 40 ans et fait un blessé. Voici quelques exemples parmi tant de drames qui sont passés sous silence.

Au-delà des accidents, ces sites d’orpaillage sont également le lieu de violences criminelles et trafics de drogue. En février dernier, un agent des Eaux et Forêts a ainsi trouvé la mort lors d’une intervention contre des orpailleurs clandestins dans le département de Taï. L’année passée, des affrontements entre villageois et orpailleurs clandestins avaient fait trois morts à Kiendi Oualogo dans la région du Gontougo.
Cette précarité est accentuée par un salaire souvent dérisoire, voire inexistant en cas de « mauvaise pioche », ce qui maintient ces travailleurs dans une dépendance totale vis-à-vis des réseaux qui les emploient, les privant de toute perspective d’autonomie financière réelle.
Enfin, les conséquences sanitaires sont dévastatrices, car l’utilisation massive de mercure pour amalgamer l’or agit comme un fléau silencieux : en s’évaporant dans l’air ou en se déversant dans les cours d’eau, ce métal lourd contamine tout l’écosystème, entraînant chez les travailleurs des pathologies neurologiques et respiratoires graves dont les séquelles marqueront leur existence sur le long terme.

L’impact environnemental de cette mécanisation sauvage est, pour sa part, irréversible. Les terres arables, autrefois le poumon de l’agriculture ivoirienne, sont littéralement dévorées. Les pelles mécaniques retournent les sols sur plusieurs mètres de profondeur, détruisant définitivement l’humus fertile. La pollution des cours d’eau par le cyanure et le mercure est le poison invisible de cette industrie. Les résidus chimiques, rejetés sans aucun traitement, contaminent les nappes phréatiques et les rivières, rendant l’eau impropre à la consommation humaine et à l’irrigation des cultures vivrières.
Face à cette machine destructrice, les autorités ivoiriennes multiplient les opérations de ratissage et les saisies d’engins lourds pour démanteler les sites clandestins. Dimanche 26 avril, la Gendarmerie Nationale a ainsi mené plusieurs opérations de déguerpissement de sites illégaux dans les régions du Hambol et de la Marahoué. Pour sécuriser ces sites d’activité minière, l’Etat accélère la formalisation du secteur en favorisant, avec l’aide des opérateurs miniers, les mines artisanales formelles qui respectent des exigences en matière de respect des droits humains et de sécurité. Contrairement aux mines clandestines, la réhabilitation des sols après exploration ou exploitation de ces sites artisanaux est par ailleurs prévue par l’Etat et les opérateurs miniers. La formalisation du secteur est donc indispensable pour la survie de la jeunesse rurale et la préservation de la terre.

Charles Kouassi 

 

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