Ouattara-Macron à l’Élysée : une rencontre loin de la vision réductrice et passéiste de l’association Survie – Christian Gambotti

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Alassane Ouattara est le premier Chef d’Etat africain à être reçu à l’Elysée par Emmanuel Macron. Il s’agit, selon les sources diplomatiques, d’une « marque de considération importante ».

Il existe deux manières d’interpréter ce tête-à-tête entre Ouattara et Macron :

• celle qui nous projette vers le futur, avec une Côte d’Ivoire qui, depuis avril 2011, s’inscrit dans une révolution politique et culturelle, et une France qui, avec Macron, est en train d’accomplir sa propre révolution politique et culturelle.

• Celle qui nous renvoie sans cesse, depuis Focard, puis Chirac, au prisme de la Françafrique, telle que nous la présente encore aujourd’hui l’association Survie.
Personne ne conteste à l’association Survie le droit de ressasser sans cesse l’Histoire et de dénoncer, pêle-mêle, la colonisation et le néo-colonialisme, la main-mise de la France sur l’Afrique, c’est son fonds de commerce. Ella analyse ainsi la rencontre Ouattara / Macron : « Le nouvel exécutif maintient sans surprise la ligne politique française sur la Côte d’Ivoire qui prévaut depuis Jacques Chirac ». Survie appartient au « vieux monde », ce qui explique son analyse « sans surprise », mais un peu courte, qui ne tient pas compte de la transformation de l’Afrique. Ouattara et Macron, chacun dans un lieu différent, un contexte différent, mais avec une philosophie politique identique, cherchent à bâtir un « nouveau monde ». Pour Ouattara, une Côte d’Ivoire nouvelle, après les années sombres 1999-2011 ; pour Macron, une France nouvelle après 40 ans d’immobilisme de la classe politique traditionnelle.
C’est à partir d’une projection dans le futur qu’il faut interpréter cette rencontre entre Ouattara et Macron, avec la volonté d’aborder, sans tabous, tous les sujets. Il existe entre les deux pays des liens historiques et une amitié réciproque. La France, deuxième partenaire économique de la Côte d’Ivoire, après le Nigeria, compte près de 700 entreprises implantées dans le pays. La communauté française, en forte progression, est évaluée à 20 000 ressortissants, dont 17 000 enregistrés au consulat.
Les retardataires de l’Histoire, les yeux fixés sur le rétroviseur de la colonisation, imaginent qu’il existe, entre la Côte d’Ivoire et la France un lien de subordination et que Ouattara vient chercher une « feuille de route » que lui imposerait Paris. Or, lors de son élection, Alassane Ouattara s’était engagé à ouvrir la Côte d’Ivoire sur le monde. C’est chose faite aujourd’hui : la France vient d’être détrônée par le Maroc en termes d’investissements directs en Côte d’Ivoire. La Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, l’Allemagne, ou encore les pays du Golfe (l’Afrique a besoin de capitaux, les pays du Golfe en regorgent), sont de plus en plus présents dans l’économie du pays.
Il faut vraiment être frappé de cécité, ou être d’une totale mauvaise foi, pour ne pas voir que la Côte d’Ivoire, entrée depuis avril 2011 dans une phase d’attractivité qui se poursuit aujourd’hui malgré les difficultés, s’ouvre à l’international et diversifie ses partenariats, le pays étant à la recherche d’un modèle de développement alternatif, en complément de celui longtemps proposé par la France ou l’Occident..

Emmanuel Macron a parfaitement conscience de ce contexte ultra concurrentiel qui voit la France perdre des parts de marché en Afrique. Dans ses discussions avec Ouattara, il a donc mis l’accent sur la coopération économique. L’un des dossiers prioritaires, pour les deux Chefs d’Etat, est celui du « métro » d’Abidjan, un projet lourd, à plus d’un milliard d’euros, porté par un consortium d’entreprises dont fait partie Bouygues. Ce projet est à l’arrêt depuis des mois en raison de désaccords entre le consortium et le gouvernement ivoirien.
Autre dossier-clef qui a été abordé : le contrat de désendettement et de développement conclu entre Paris et Abidjan. Macron souhaite avancer vite dans ce domaine, afin de mieux accompagner la Côte d’Ivoire qui connaît, avec la crise du cacao, des difficultés économiques et une conjoncture de restriction budgétaire qui alimentent la grogne sociale. Paris est d’ailleurs la première étape, et l’une des étapes essentielles d’un déplacement destiné à mobiliser les marchés financiers et les banques en vue de l’emprunt obligataire d’un milliard d’euros que lance la Côte d’Ivoire. Après l’Elysée, la délégation ivoirienne s’est envolée, ce lundi 12 juin, pour l’Allemagne où elle participe à la conférence préparatoire au G20 lundi et mardi
Autre sujet : l’avenir du FCFA et celui des deux zones ‘franc ». La balle est dans le camp des pays africains et de la BCEAO, en distinguant bien ce qui relève d’une approche politique, voire purement idéologique, et ce qui relève d’une approche économique et financière. Macron et Ouattara ne sont pas hostiles à une évolution, si les besoins des économies des pays concernés, dans leur quête de transformation structurelle et d’émergence, le commande. D’ailleurs, selon les deux Chefs d’Etat, il ne faut pas confondre la gestion du FCFA, une monnaie « africaine » gérée par les Africains, et les accords de coopération entre la France et les pays de la zone « franc ». Pour Rémy Rioux, le directeur de l’AFD, « le franc CFA, c’est la garantie d’une monnaie solide ».
Mais, Macron a aussi parfaitement conscience du rôle géopolitique et géostratégique que joue désormais la Côte d’Ivoire. Signe évident de ce rôle : la Côte d’Ivoire fera son entrée, comme membre non-permanent, au Conseil de sécurité des Nations unies en 2018. La candidature de la Côte d’Ivoire a été soutenue par l’Union Africaine et les pays occidentaux. Ouattara et Macron ont tout naturellement abordé les questions de sécurité et de lutte anti-terroriste. Avec la menace terroriste, mais aussi les mutineries récentes, la question des investissements en Afrique francophone face aux risques sécuritaires se pose. Comment attirer et faciliter les investissements étrangers et nationaux, lorsque les situations socio-sécuritaires se dégradent ? Quelle sera la situation sécuritaire du pays en 2020 ? Les mutineries des ex-rebelles sont-elles un problème sécuritaire ou uniquement social ?
Les enjeux de la rencontre entre Ouattara et Macron ont donc été les suivants : dans un monde nouveau en construction, dans une Afrique nouvelle qui se transforme, évolue, consolider les liens historiques qui unissent la Côte d’Ivoire et la France ; mieux accompagner la Côte d’Ivoire, afin de l’aider à maîtriser les situations de crise ; installer les deux pays dans un rapport gagnant-gagnant.
On est loin de la vision réductrice et passéiste de l’association Survie.

Christian Gambotti
Directeur général de l’Institut Choiseul
Directeur de la collection L’Afrique en marche

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