POUR UNE MÉDECINE TRADITIONNELLE AFRICAINE CRÉDIBLE ET FONDÉE SUR LES PREUVES : Contribution d’un pharmacologue au débat sur l’avenir de la médecine traditionnelle en Côte d’Ivoire

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Professeur Benoit Banga N’guessan

Dernère publication

La médecine traditionnelle occupe une place importante dans la vie quotidienne de millions d’Africains. En Côte d’Ivoire comme dans de nombreux pays du continent, elle constitue à la fois un patrimoine culturel, une ressource thérapeutique et une réponse aux besoins de santé de nombreuses populations.

L’Organisation mondiale de la Santé reconnaît d’ailleurs l’importance de la médecine traditionnelle et encourage les États à promouvoir son intégration dans les systèmes de santé, à condition qu’elle soit utilisée de manière sûre, efficace et scientifiquement évaluée.

En tant que pharmacologue et chercheur travaillant depuis plus de vingt ans dans le domaine des produits naturels, de l’ethnopharmacologie et du développement de médicaments, je souhaite partager une préoccupation grandissante concernant certaines pratiques qui risquent de compromettre les efforts entrepris pour promouvoir une médecine traditionnelle crédible et responsable.

Des allégations de plus en plus nombreuses

Les réseaux sociaux sont aujourd’hui devenus de puissants canaux de communication en matière de santé. Chaque jour, des produits naturels ou des préparations traditionnelles sont présentés comme capables de traiter de nombreuses maladies graves : cancers, diabète, hypertension, maladies rénales, infertilité, accidents vasculaires cérébraux, troubles neurologiques ou maladies chroniques.

Certains discours promettent des résultats extraordinaires et utilisent des termes scientifiques ou médicaux particulièrement complexes.

Il convient de rappeler que les affirmations extraordinaires exigent des preuves extraordinaires.

En médecine, les mots ont un sens précis. Des termes tels que « immunothérapie », « thérapie ciblée », « régénération nerveuse » ou « traitement du cancer » ne constituent pas de simples arguments publicitaires. Ils correspondent à des concepts scientifiques validés par des années de recherche.

Leur utilisation exige donc prudence et responsabilité.

Pourquoi les preuves scientifiques sont indispensables

La recherche scientifique n’est pas un obstacle à la médecine traditionnelle. Elle constitue au contraire son meilleur allié.

L’identification des plantes, le contrôle de qualité, les études pharmacologiques, les études toxicologiques et les essais cliniques permettent de démontrer l’efficacité et la sécurité des produits.

Plusieurs médicaments modernes trouvent leur origine dans les plantes médicinales. Cela démontre le potentiel considérable de la pharmacopée africaine.

Mais ce potentiel ne pourra être pleinement valorisé qu’à travers la recherche et la preuve scientifique.

La protection des patients doit demeurer la priorité

Lorsqu’un patient atteint d’une maladie grave retarde ou abandonne un traitement médical validé au profit d’un produit dont l’efficacité n’a pas été démontrée, les conséquences peuvent être importantes.

Le risque ne réside pas uniquement dans l’inefficacité éventuelle du produit, mais également dans la perte d’un temps thérapeutique précieux.

La santé humaine ne peut être considérée comme une simple activité commerciale.

Toute personne qui développe, promeut ou commercialise un produit destiné à prévenir ou traiter une maladie a une responsabilité morale envers les patients.

Préserver la réputation de la médecine traditionnelle

Les pratiques irresponsables de quelques individus risquent malheureusement de renforcer les préjugés qui existent déjà à l’égard de la médecine traditionnelle.

De nombreuses personnes associent encore les produits traditionnels à l’absence de preuves scientifiques, à des risques de toxicité ou à des promesses exagérées.

Pourtant, une grande partie de la population continue à faire confiance à la médecine traditionnelle.

Cette confiance constitue une richesse qu’il faut protéger. Chaque promesse excessive fragilise la crédibilité du secteur.

Chaque allégation non démontrée affaiblit la confiance du public.

L’exemple du Ghana

Le Ghana a démontré qu’une approche institutionnelle est possible. Le pays dispose notamment :

  • d’une Direction de la Médecine Traditionnelle ;
  • d’un Conseil de l’Ordre des praticiens ;
  • d’une agence de réglementation ;
  • de centres de recherche ;
  • de programmes universitaires de formation ;
  • d’unités de médecine traditionnelle dans de nombreux hôpitaux

Cette expérience montre qu’il est possible de concilier tradition, science et réglementation.

Une opportunité pour la Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire a déjà accompli des progrès importants grâce au Programme National de Promotion de la Médecine Traditionnelle, à son cadre juridique et aux actions de l’Autorité Ivoirienne de Régulation Pharmaceutique.

Il apparaît aujourd’hui nécessaire d’accélérer les efforts visant à :

  • renforcer la recherche scientifique ;
  • développer la formation des praticiens ;
  • améliorer le contrôle de qualité ;
  • encadrer les allégations thérapeutiques ;
  • promouvoir la pharmacovigilance ;
  • intégrer progressivement les pratiques validées dans le système de santé.

Un appel à la responsabilité collective

Il ne s’agit pas d’opposer tradition et science. L’Afrique a besoin des deux.

Nos savoirs traditionnels méritent d’être protégés. Nos patients méritent d’être protégés.

Nos chercheurs méritent d’être soutenus. Nos praticiens méritent d’être valorisés.

L’avenir de la médecine traditionnelle africaine ne sera pas construit par des promesses extraordinaires, mais par la recherche, l’éthique, la réglementation et la responsabilité.

 

Professeur Benoit Banga N’guessan

Professeur de Pharmacologie

Directeur, Institut de Médecine Traditionnelle et Alternative (ITAM), UHAS, Ghana

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